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P. VLAMINCK

© Nature et Terroir

 

" Les paysages étaient immensément vastes. Tout ce qui s’offrait au regard était empreint de grandeur et de liberté, et d’une noblesse sans égal…Le matin, dans les montagnes, la première pensée au réveil était : je suis ici, là où je dois être."

Karen Blixen

 

Masaï Mara. Du haut de la colline, notre regard mesure l'étendue de la savane. Autour de nous, une multitude de gnous et de zèbres, de gazelles de Thomson forment un gigantesque troupeau. Venant des pâturages du sud (Réserve du Serengeti, en Tanzanie) qu’ils fréquentent à la saison des pluies et où ils se reproduisent, les gnous ont atteint Mara en juin ou en début juillet ; ils y resteront jusqu’à fin octobre. L’écosystème «Masaï Mara – Serengeti» forme l’une des plus vastes zones protégées au monde (25.000 Km²), permettant les déplacements saisonniers des grands herbivores. Elle héberge jusqu'à 2,5 millions d'ongulés sauvages et offre des spectacles naturels grandioses. Au nord de cet ensemble, en territoire kenyan, la réserve de Masaï Mara s’étend sur 1.368 km² et présente les milieux caractéristiques de cette partie du monde : savane herbeuse, savane arbustive, savane arborée, rivières et forêts-galeries.

 

Chaque jour, nous quittons le camp dès l’aube en véhicule 4X4 et nous parcourons lentement les pistes jusqu’au milieu de la matinée. De retour au camp pour les heures chaudes, nous analysons et commentons les observations réalisées, avant de repartir en safari en fin d’après-midi. Lors de nos déplacements, les haltes d’observation sont très nombreuses. On ne sait où donner du regard : éléphants, zèbres de Grant, bubales, gnous, buffles, impalas, gazelles de Grant, grandes autruches, outardes de Kori, aigles bateleurs, girafe masaï, vautours de Ruppel, aigles ravisseurs sont quelques-uns de nos compagnons de route habituels. Sans oublier les myriades d’oiseaux chamarrés : étourneaux superbes, drongos communs, tisserins, souimangas de différentes espèces, rolliers à longs brins, veuves de Jackson, touracos à ventre blanc, choucadors de Rüppel, calaos de von der Decken, etc. Plus de 450 espèces, résidents et migrateurs, ont été recensés dans la région ! Avec un peu de chance, nous rencontrerons aujourd’hui encore le guépard, une hyène tachetée, une lionne et ses petits ou, qui sait, le discret léopard…

 

Chaque espèce a évidemment ses préférences écologiques. La savane, milieu caractérisé par une végétation herbeuse haute, constitue le paysage dominant de la plaine centrale. C’est le domaine des bubales de Coke, des gnous, des élans du Cap, des zèbres.

Les graminées constituent ici le premier maillon des chaînes alimentaires dont les grands prédateurs (lions, léopards, guépards, etc.) sont les derniers bénéficiaires. Chez les herbivores, chaque espèce a une stratégie alimentaire définie : le zèbre peut s’attaquer aux tiges dures et peu savoureuses et est souvent le premier à pénétrer dans les herbes hautes, tandis que le gnous et autres ruminants préfèrent les feuilles plus tendres, rendues accessibles après le passage des équidés. Les gazelles de Grant et de Thomson seront les dernières gastronomes à profiter des herbes courtes, tendres et riches en protéines.

Ailleurs, le bush, formation végétale où domine la broussaille, se développe sur les sols pierreux et secs des collines. C’est là que nous découvrons le dik-dik, minuscule antilope d’à peine 5 kg. Son museau allongé lui permet de se refroidir en cas d’hyperthermie, grâce un mécanisme de ventilation qui économise l’évaporation. L’eau est ici une denrée rare ! Plus loin, la rivière Mara offre l’humidité nécessaire à la vie des hauts arbres. C’est le royaume fragile de la forêt-galerie, très riche en oiseaux : calaos casqués noirs et blancs, pigeons verts, irrisors moqueurs. C’est aussi l’endroit idéal pour observer les hippopotames. Ces énormes ongulés ne possèdent pas un système très efficace de régulation de la température corporelle et, de plus, leur peau semble très sensible aux rayons du soleil ; ils sont donc obligés de rester immergés durant la journée. Comme voisins immédiats : quelques crocodiles sommeillant au pied de la rive escarpée de la rivière. Une halte pour le pique-nique est organisée : une vigilance particulière doit être accordée à nos amis les singes vervets et babouins olives qui n’hésiteraient pas à chaparder notre repas. Une règle d’or : ne pas les nourrir !

 

Chaque endroit visité nous laissera des souvenirs inoubliables : l’ambiance du parc d’Amboseli, aux pieds du majestueux Kilimandjaro, la grâce des girafes réticulées, des gerenouks et des oryx beisa de la réserve de Samburu, le grand koudou, tapi dans les buissons sur la route de Nairobi, ce guépard qui détala du bord de piste lorsque nous traversions les vastes étendues semi-désertiques des régions du nord. Nous nous souviendrons des couchers de soleil sur le lac Naivasha, des rhinoceros blancs aperçus au lac Nakuru, des geysers et des milliers de flamants nains du lac Bogoria, de cette promenade en barque sur le lac Baringo, à la rencontre des hippos et des centaines d’échassiers, du fabuleux spectacle de l’aigle pêcheur saisissant à 20 mètres de nous un morceau de poisson, de cette bande de lycaons qui coupa notre route, le dernier jour...

 

Mais la magie des lieux ne peut nous faire oublier les défis énormes à relever pour que cet univers naturel puisse survivre à l’évolution des sociétés humaines. La démographie kenyane galopante (la population double tous les 22 ans et est ainsi passée de 5 millions d’individus en 1950 à 30 millions aujourd’hui ! ), la conversion accélérée des terres sauvages en terres de cultures ou d’élevage, la destruction massive des forêts (notamment parce que le charbon de bois est souvent la seule source d’énergie), l’assèchement de rivières pour les besoins en eau d’une horticulture en croissance, le braconnage, l’isolement des territoires sauvages, les problèmes de pollution générés par une agriculture intensive et une urbanisation croissante, sont autant de menaces directes sur les milieux de vie. De 1977 à 1994, le pays aurait perdu 44% de ses animaux sauvages (30% dans les zones protégées). Plus de 200 espèces seraient menacées d’extinction.

 

Face à l’agriculture intensive, à l’industrialisation, aux défis démographiques et alimentaires, le tourisme représente une énorme source de richesses pour le pays. Il pourrait assurer une protection de la biodiversité à la condition qu’il soit respectueux de certaines règles et surtout, qu’il génère suffisamment de profits aux populations locales, pour qu’elles soient convaincues de l’intérêt de la protection de la nature.

 

La réserve de Masaï Mara constitue un bon exemple. Propriété du gouvernement, elle est entourée d’une vaste zone (4.566 km²) où sont installés des «ranchs» appartenant au peuple Masaï. Jadis, les Masaïs occupaient l’ensemble de la zone, mais la création de la réserve leur a interdit d’y pratiquer la chasse traditionnelle et le pâturage. Cette éviction de leurs terres ancestrales a provoqué des conflits avec le gouvernement kenyan et a installé chez eux un sentiment de rejet face aux initiatives de protection de la faune. Les Masaïs, de plus en plus sédentaires, vivent toujours de leur bétail, mais la location de leurs terres à des entrepreneurs agricoles pour la culture de céréales leur rapporte beaucoup plus que l’élevage extensif traditionnel. Aussi, la superficie des terres louées pour la culture mécanisée du blé et du maïs a-t-elle été multipliée par cent en vingt ans ! Conséquence : les animaux sauvages qui quittent les frontières de la réserve et qui mangent ou ravagent les plantes cultivées sont considérés comme des concurrents à éliminer. Ils sont de toute manière indésirables dans une région d’élevage extensif où l’herbe et les points d’eau sont d’autant plus rares que se prolongent des périodes de sécheresse. Ici, le développement d’un écotourisme offrant aux Masaïs des retombées financières directes paraît bien être le meilleur moyen de protéger ces vastes territoires.

 

Je repense parfois à notre camp au lac Naivasha. Un matin, l’aigle pêcheur est venu se poser juste au dessus de nous, sur la cime d’un arbre; il est resté longtemps à surveiller son territoire. Son cri si caractéristique, lancé périodiquement, me parut une exhortation lancée aux hommes, les appelant à plus de sagesse, à plus de considération pour leurs semblables et les beautés du monde sauvage.

 

Puisse-t-elle être entendue à temps…

 

 

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