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J.P.LIEGEOIS

© Nature et Terroir

 

Regroupant les provinces de Caceres et Badajoz, accolée à l’Alentejo portugais, l’Estrémadure est une de ces régions dont les Espagnols décrivent sobrement le climat par « trois mois d’hiver et neuf mois d’enfer ». C’est en effet le domaine d’une climatologie méditerranéenne avec des tendances continentales, superposant un été très chaud et sec avec un hiver frais (le gel est rare), durant lequel les précipitations sont irrégulières et souvent violentes, ne dépassant pas 500 mm au total. Ce climat rude et aride a forgé la nature et les hommes.

 

L’Estrémadure a toujours compté parmi les régions les plus pauvres et les moins « développées » (question de point de vue !) d’Espagne. Poussés par la nécessité, beaucoup d’Extremeños ont émigré et certains se sont illustrés parmi les plus féroces conquistadores. Ainsi, Francisco Pizarro, de Trujillo, écrasa les Incas et son cousin Fernán Cortez offrit le Mexique à la couronne de Castille.

 

Forêt méditerranéenne et dehesa

Malmenée par le soleil, vidée de ses hommes, l’Estrémadure resta longtemps un paradis naturel. Le milieu originel est la forêt méditerranéenne.  Elle offre deux visages bien distincts selon qu’elle couvre un versant ensoleillé ou ombragé. Directement sous les rayons de l’astre, croissent des peuplements clairs d’essences résistantes à la sécheresse, souvent aromatiques ou dotées de feuilles coriaces. Parmi les arbres, dominent le chêne vert et l’olivier sauvage. Le sous-bois est occupé par les genêts, cistes, lavandes… Les versants plus protégés se couvrent de forêts de chênes liège, chênes zéens, érables de Montpellier, pistachiers térébinthes, avec un sous-bois de myrtes, bruyères, arbousiers …

L’homme a exploité ce milieu depuis la nuit des temps, collectant du bois, sélectionnant les essences d’arbres, chassant le gibier, faisant paître ses troupeaux. Il avait compris que la forêt apportait l’ombre, protégeait le sol et fournissait maintes productions intéressantes : tout en l’éclaircissant et l’adaptant à ses besoins, il se garda de la détruire. C’est ainsi que se développa un milieu original et d’une fantastique richesse écologique, sorte de savane arborée appelée « dehesa » en Espagne et « montado » au Portugal voisin. Voir encadré pour plus d’informations.

 

La seconde moitié du XXè siècle allait hélas voir changer les choses, avec l’arrachage à grande échelle de la forêt méditerranéenne et son remplacement par des plantations de pins et d’eucalyptus. Une vigoureuse campagne de protection aboutit in extremis à la création en 1979 du Parque Natural de Monfragüe, avec une superficie de 17.852 ha.

Aujourd’hui, c’est pour la dehesa que le ciel s’assombrit. Elle a résisté aux errances de la Politique Agricole Commune et couvre encore 52% des surfaces agricoles du Sud-Ouest espagnol, mais une nouvelle menace se profile. Alors que l’élevage extensif bat de l’aile, le liège restait une production naturelle à haute valeur ajoutée qui, avec le célèbre « jamon serrano » (jambon de montagne) des cochons noirs élevés en semi-liberté, avait maintenu la santé économique de la dehesa. Depuis quelques années, le secteur de l’embouteillage du vin se tourne vers des bouchons en plastique, véritable aberration à l’ère du développement durable. Le liège se vend moins bien et les grands propriétaires terriens d’Estrémadure écoutent plus attentivement les sirènes chantant les mérites de la pinède… Le prix à payer par la diversité biologique serait dramatique.

 

Monfragüe

Monfragüe, le « Mons fragorum » (la montagne des fracas) des Romains, occupe une enclave montagneuse de basse altitude (max 800 m) entre la rivière Tietar et le puissant Tage. Une belle diversité de milieux s’y rencontre. Des milieux naturels d’abord, comme d’abruptes falaises de quartzite, des cours d’eau bordés de forêts rivulaires et de vastes zones de forêt méditerranéenne vierge (milieu extrêmement rare); des biotopes semi-naturels extrêmement diversifiés ensuite : la dehesa et les zones humides aménagées pour abreuver le bétail, et enfin les lacs de barrages de Torrejón et Alcántara, créés dans les années 60. Une partie du parc était jadis plantée d'eucalyptus. Un vaste programme de réhabilitation a reconverti ces espaces en dehesa.

 

Parmi tant d’autres trésors, le Parc Naturel accueille plusieurs espèces d’oiseaux « mythiques ». La cigogne noire niche sur les parois rocheuses et se nourrit autour des zones humides. La population est en augmentation régulière, et on compte actuellement une trentaine de couples nicheurs.

Pour l’aigle ibérique, espèce très peu abondante et confinée à l’Espagne et au Portugal, Monfragüe est une place forte. Il niche dans le calme de la forêt méditerranéenne et chasse lapins et perdrix rouges dans les zones ouvertes et la dehesa. Une douzaine de couples reproducteurs sont recensés.

Autre espèce en difficulté, l’aigle de Bonelli maintient 6 ou 7 couples dans le Parc Naturel, malgré la concurrence de l’aigle royal (6-7 couples également). L’élanion blanc est également présent et niche dans la dehesa où il trouve les petits rongeurs et reptiles qu’il affectionne. Parmi les espèces plus nombreuses et qui « emplissent » littéralement le ciel : l’aigle botté (30 couples), le circaète Jean-le-Blanc (20 couples), les milans noir et royal…

 

Lorsqu’on interroge les anciens, il admettent qu’il y a toujours eu des vautours à Monfragüe… mais jamais autant que maintenant ! Les recensement actuels citent plus de 400 couples de vautours fauves, 250 couples de vautours moines et une trentaine de couples de vautours percnoptères. Un véritable encombrement des couloirs aériens locaux ! Monfragüe constitue la plus importante colonie reproductrice connue de vautours moines, espèce qui récupère après avoir frôlé l’extinction.

 

Outre la protection de plus en plus effective dont ils jouissent, notamment par la lutte contre les appâts empoisonnés et la sécurisation progressive des lignes électriques, les vautours profitent des nombreuses charognes émanant de l’élevage extensif et du très important cheptel de grands mammifères sauvages : environ 18.000 cerfs dans la zone, plus les innombrables sangliers.

 

Autre habitant prestigieux d’Estrémadure : la grande outarde. Voir encadré pour plus d’informations.

Elle affectionne les espaces dépourvus d'arbres: les steppes. A la fin de l’hiver débute une incroyable saison des parades qui bat son plein en avril. Rassemblés en arènes, les mâles se lancent dans des danses ébouriffées, ailes retournées et plumes de la queue relevées sur le dos, pour convaincre les femelles qui viennent faire leur choix, comme au marché !

A cause des pratiques agricoles modernes qui désertifient les campagnes, la grande outarde est en vive régression sur toute son aire. Il en reste à peine 40.000 au monde, dont plus de la moitié en Espagne et un peu moins de 7000 sur les 18.000 km² de l’Estrémadure qui constitue ainsi une des dernières places fortes de l’espèce.

 

Les fantômes du loup et du lynx

Les petits prédateurs comme la mangouste, la genette, la fouine, le renard et le chat sauvage sont encore abondants dans les forêts et les dehesas, mais leurs plus grands cousins connaissent de graves difficultés.

 

Autrefois abondant, le loup a virtuellement disparu du Sud de l’Espagne, alors que ses populations ont connu un redressement spectaculaire au Nord du pays. La dernière enquête (2000) n’a plus révélé de preuve de présence indiscutable en Estrémadure et l’extinction locale est probable. Alors que le grand gibier abonde, pourquoi le loup s’est-il évanoui ? Conflits d’intérêts avec éleveurs et chasseurs, prolifération des barrières cynégétiques, concurrence avec les innombrables chiens errants sont les hypothèses avancées par les scientifiques.

 

La situation du lynx pardelle est plus délicate encore : cette espèce endémique de la péninsule ibérique est désormais au bord de l’extinction totale : les comptages de 2005 parlent de 160 individus en liberté... En cause : les bouleversements agricoles, la raréfaction du lapin de garenne (proie quasi-exclusive du lynx) suite à des épizooties et le braconnage aux collets, la densification du réseau routier … L’Estrémadure hébergerait encore quelques exemplaires de ce superbe animal qui prend hélas de plus en plus des allures de fantôme…

 

Print emps en Estrémadure

La meilleure saison pour découvrir l’Estrémadure est le début du printemps. Les températures sont clémentes et, alimentée par les pluies de l’hiver, la végétation est en plein développement.

La dehesa est une débauche de couleurs et de parfums, toute frémissante du bourdonnement des insectes.

 

Les oiseaux participent largement à la fête. Les vautours élèvent déjà leurs jeunes, mais les aigles sont encore en parade et le ciel est une scène de spectacle. Certaines espèces, comme l’aigle botté, le circaète Jean-le-Blanc, à peine revenus d’Afrique, sont occupés à se cantonner. De même, en ville, les colonies de faucons crécerellettes sont repeuplées et la saison nuptiale est bien amorcée.

 

Dans la steppe, les outardes mâles séduisent leurs belles par d’impressionnants ballets collectifs. Pour aller les admirer, il faut se lever très tôt le matin car l’activité se calme dès que le soleil monte dans  le ciel, et les énormes oiseaux savent se rendre discrets.

Les zones humides accueillent des canards et échassiers qui remontent vers les pays du Nord.

Fauvettes, pie-grièches, traquets, coucous-geais, guêpiers, rolliers… viennent progressivement rejoindre les cochevis, pies bleues et autres sédentaires.

 

Dès la mi-mai, l’Estrémadure s’enfonce dans la torpeur d’un été torride, jusqu’à l’arrivée des migrateurs d'automne. Parmi eux, les grues cendrées qui se gaveront de glands sous  les chênes lièges… un sacré dépaysement quand on vient de l’humide taïga scandinave !

 

La dehesa

 

Les Espagnols appellent « dehesas » les pâturages semi-naturels qui s’étendent sur une grande partie des sols pauvres du centre, de l’Ouest et du Sud-Ouest de la péninsule ibérique. Ce sont des écosystèmes particulièrement intéressants, car ils sont un exemple-type d’équilibre entre l’exploitation du milieu par l’homme et la conservation de ses richesses biologiques.

Ce qui est aujourd’hui dehesa fut autrefois forêt méditerranéenne. Certains arbres et les broussailles du matorral ont été éliminés par coupe ou incendie contrôlé, par labourage et par le broutage des chèvres. Des clairières se sont ainsi ouvertes, occupées et entretenues de nos jours par vaches, moutons, chevaux et porcs. Les arbres à haute valeur, notamment le chêne liège pour son écorce et le chêne vert pour son bois dur et ses glands, ont été conservés. Là où il y pâturage, les sols sont superficiellement enrichis par les sels minéraux provenant des bouses. La où il y a moins de bétail,  ce sont des légumineuses qui enrichissent le sol en fixant l’azote atmosphérique grâce aux bactéries associées à leurs racines.  En fin d’hiver, la floraison de la dehesa est une incroyable débauche de couleurs vives. Un mètre carré peut héberger plus de 40 espèces de plantes herbacées !

Certaines zones font l’objet d’une culture extensive de variétés de céréales résistantes à la sécheresse. Lorsqu’une zone s’épuise, cultures et bétail sont déménagés plus loin, et le milieu se reconstitue à partir des zones plus rocheuses ou escarpées que l’homme n’a pas exploitées, en évoluant à nouveau vers la forêt, jusqu’à ce qu’il soit à nouveau mis en exploitation douce.

La mosaïque des zones plus ou moins ouvertes, plus ou moins ensoleillées, plus ou moins arides, des sols plus riches et plus exploités ou plus pauvres et où la végétation naturelle se maintient , abrite une fantastique biodiversité qu’illustre à elle seule la présence de plus de 280 espèces de vertébrés dont de nombreuses espèces rares (voir texte principal)

La grande outarde

 

Le mâle de la grande outarde peut dépasser 15 kg, alors que la femelle ne pèse que 4 à 5 kg. C’est un des plus grands dimorphismes sexuels parmi les vertébrés.  Le mâle fait ainsi partie des plus lourds oiseaux encore dotés de la capacité de voler, aux côtés du cygne tuberculé ou du condor des Andes.

 

La différence de taille induit des exigences écologiques différentes, et les outardes vivent en groupes sexuels séparés. L’espèce est essentiellement végétarienne et  occupe de vastes zones ouvertes, où la vue porte loin, ce qui lui permet de détecter l’approche d’un éventuel prédateur. On la rencontre dans les steppes d’Europe centrale, de Russie, de Turquie, d’Asie, et en péninsule ibérique où elle est encore relativement abondante.

 

A la fin de l’hiver, les sexes se rassemblent et les mâles se groupent en arènes où ils invitent ces dames à grand renfort de démonstrations de leur vigueur et de la beauté de leur plumage. Ils sont deux fois moins nombreux que les femelles, car leur mortalité, tant naturelle qu’induite par l’homme, est supérieure.

 

Les femelles adultes préparent un nid sommaire sur le sol et y déposent 2 ou 3 œufs, couvés durant 4 semaines. Dès leur éclosion, en fin mai – début juin, les poussins suivront leur mère, mais à peine plus d’une sur 8 ou 10 parviendra à les mener jusqu’à la maturité car la prédation naturelle est forte (renards rapaces …)

 

La chasse, les modifications du paysage agricole, les pesticides et l’apparition des clôtures de fil barbelé ou électriques mènent la vie dure à l’espèce. Elle n’est plus chassable en Espagne depuis 20 ans et son habitat fait l’objet de plusieurs programmes de restauration.

 

 

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