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J.P.LIEGEOIS

© Nature et Terroir

 

Regardant par le hublot de l’avion,on croirait approcher une nouvelle planète. Le visage de l’Islande n’est pareil à nul autre : la palette du peintre n’avait ici que trois couleurs : noir des immenses champs de lave, vert des infinies prairies, blanc des glaciers colossaux. Les paysages disent la brutalité des forces qui façonnent le monde. Ce que j’ai lu était-il vrai ? La vie sauvage a-t-elle pu trouver place dans cette austérité ?

 


A peine ai-je quitté l’aéroport que la réponse s’impose. Les grives mauvis s’agitent à nourrir leurs petits dans les jardins de Reykjavik, les sternes arctiques emplissent de leurs ballets le ciel des boulevards, fuligules milouinans, canards chipeaux et autres sillonnent les étangs de la ville. Cette île est-elle magique ?

 

Fille des Enfers

L’île est assise sur une ligne de fracture de l’écorce terrestre qui court, du Nord au Sud, au fond de l’Atlantique. Les courants de convection qui brassent les roches fondues du manteau provoquent l’écartement des lèvres de la plaie, et le jaillissement de flots de lave. Les immenses chaînes de montagnes sous-marines engendrées par le phénomène ont été baptisées « dorsales médio-océaniques » par les géologues. Là où se situe l’Islande, un volcanisme particulièrement intense a fait émerger le sommet de la dorsale, il y a une vingtaine de millions d’années.

Depuis lors, l’île connaît une activité volcanique soutenue qui se traduit par un paysage perforé de cratères et balafré de coulées de laves, et par de multiples phénomènes hydrothermaux tels que geysers (le terme provient d’ailleurs du mot islandais « geysir »), sources chaudes, solfatares, etc …En 1963, un trio d’îlots émergea de l’océan, suite à une nouvelle éruption sous-marine. Une bénédiction pour les biologistes qui ont immédiatement entrepris l’étude de la colonisation de ces terres vierges par la Vie.

 

Flirtant avec le Cercle polaire arctique, cette « Terre de Glace » (signification étymologique du nom « Island ») connaît cependant un climat beaucoup moins froid que le Groenland ou la Sibérie dont la latitude est semblable. Un bras du Gulf Stream baigne d’eaux tièdes les côtes de l’île. Les températures moyennes estivales sont de 11°C, et seulement de –0,6°C en hiver. Le trait climatique le plus marquant est sans doute la durée du jour. A la belle saison, la lumière est continue durant près de 3 mois, alors que l’hiver connaît 3 mois de ténèbres.

 

Le phénomène d’insularité

470 espèces de plantes supérieures en tout et pour tout, aucun amphibien ou reptile, un seul mammifère terrestre indigène (le renard polaire), 72 espèces d’oiseaux nicheurs seulement… L’Islande ne se mesure pas à la sylve amazonienne !

Les biologistes avaient depuis longtemps remarqué qu’une île de superficie donnée accueille moins d’espèces qu’une portion de continent de taille semblable, mais il fallut attendre le 20è siècle pour que McArthur et Wilson proposent une explication convaincante. Ils considèrent que le nombre d’espèces dans une île est le résultat de l’équilibre dynamique entre les nouvelles espèces que l’île « capte » et celles qui y disparaissent.

De dimensions modestes (100.000 km², un cinquième de la France), éloignée des massifs continentaux américain (3000 km) et européen (1000 km), apparue il y a 20 millions d’années à peine, L’Islande est une véritable cas d’école pour l’étude du « phénomène d’insularité ». Les espèces mobiles, comme les oiseaux, ont été capables de coloniser rapidement ces terres volcaniques (plus de 350 espèces y ont été observées), mais, à l’exception des phoques et cétacés, les mammifères ont été arrêtés par la barrière océanique, sauf le renard polaire qui est arrivé par la calotte glaciaire.

Avant les glaciations quaternaires, l’île était couverte de forêts feuillues, suggérant un climat plus doux, mais l’expansion des glaces qui ont recouvert la quasi-totalité de l’île a décimé la flore. Après leur retrait, il y a une dizaine de milliers d’années, certaines plantes revinrent, et la forêt réoccupa un tiers de l’île. Mais quand les Vikings s’installèrent à la fin du 9è siècle, ils eurent besoin de bois et de terres à cultiver, et ils défrichèrent. Aujourd’hui encore, les arbres sont denrée rare, le climat et la nature du sol ne facilitant pas les efforts de reboisement.

 

Ile providentielle

Alors que j’approche des falaises côtières, le vent vif assaille mes narines d’une odeur forte et âcre, bien différente de celle des embruns. Sans désemparer, je poursuis mon chemin. Tenace, le vent lance sa seconde offensive, vers mes oreilles cette fois : des salves de cris aigus trisyllabiques assaisonnées de grognements dans les médiums. Le brouhaha s’amplifie, devient immense lorsque le paysage éclate sous mes pieds. La sombre falaise de basalte mâchurée de blanc se jette dans l’écume des vagues, projetant en l’air, par milliers, des éclaboussures ailées. Mes sens s’égarent, mon équilibre vacille devant ces multitudes. Lentement, comme à regret, le rationnel reprend le contrôle de mes neurones. Il y a là, innombrables, des mouettes tridactyles, emplissant le ciel de leurs ailes blanches pointées de noir et des aigres « kîtiwèèk » qui les ont baptisées en Anglais (kittiwake). Elles partagent l’espace exigu des vires avec des régiments de guillemots de Troïl bavards et de pingouins tordas en complet-veston. Un oiseau gris me frôle, pivote serré sur ses ailes de carton et disparaît à mes pieds. Luttant contre le vertige, je risque un œil en bas. Installé sur un rebord herbeux à moins de 5 mètres de mes lacets, le fulmar régurgite un brouet de poisson dans le bec goulu de son unique rejeton en forme de boule de neige. Une flèche à tête colorée traverse le champ de mes jumelles pour disparaître entre deux herbes. Je guette sa réapparition. Plastron blanc, jaquette de suie, guêtres écarlates, énorme bec tricolore, regard de clown triste : le macareux semble l’œuvre d’un artiste animalier en plein délire. Mais il est bien réel, et en examinant les pentes herbeuses j’en découvre dix, cent, mille… davantage ! Avec 3 millions de couples, il est d’ailleurs l’oiseau le plus abondant d’Islande.

Les falaises côtières accueillent aussi le guillemot de Brünnich, le guillemot à miroir, le fou de Bassan, les goélands brun, argenté et marin, les océanites tempête et cul-blanc … Parmi la bruyère et les airelles des plateaux, nichent les sternes arctiques, les labbes parasites, les grands labbes.

 

Puissants voiliers, bon nageurs ou bons plongeurs, les oiseaux marins sont bâtis pour vivre leur vie au large. Mais un problème se pose à eux : où trouver un endroit pour nicher ? Un endroit qui soit aussi proche que possible des ressources alimentaires et qui soit à l’abri des dents et becs prédateurs. S’empiler en colonies denses sur d’inaccessibles falaises côtières ou y creuser des terriers semble être la meilleure solution pour les petites espèces. Avec son immense périmètre de côtes rocheuses, l’Islande est une île providentielle pour les oiseaux marins.

 

Mais ils ne sont pas les seuls à abonder. Durant le court été nordique, le lac Myvatn, accueille plus d’espèces de canards nicheurs que tout autre plan d’eau européen. On y observe les canards siffleur et chipeau, les fuligules morillon et milouinan, la magnifique harelde boréale, le garrot d’Islande, la macreuse noire… L’arlequin plongeur est abondant au déversoir du lac dans la rivière Laxa. Le grèbe esclavon, les plongeons catmarin et arctique, le phalarope à bec étroit  sont parmi les autres vedettes des eaux douces islandaises, alors que le cygne chanteur, les oies cendrée et à bec court nichent aux alentours.

 

Rapace symbolique des étendues infinies, le faucon gerfaut chasse essentiellement le lagopède alpin, espèce-clef de la pyramide alimentaire islandaise qui est aussi la proie des chouettes harfangs hivernantes… et des chasseurs locaux.

 

Baleines et baleiniers

Avec seulement 1% de sols cultivables et 20% de maigres pâturages, l’Islande s’est naturellement tournée vers les ressources de la mer, poissons et cétacés. En 1989, elle claquait la porte de la Commission Baleinière Internationale, mais suspendait ses activités dans le domaine. En 2003, tout en rejoignant la CBI, elle reprenait sa chasse au petit rorqual, sous le prétexte de protéger ses stocks de poisson, et malgré une forte contestation internationale.

Entre-temps, le pays s’était affirmé comme un pionnier du « whale watching », enregistrant en 2003 72.000 participants à ce grand spectacle, et démontrant de manière éclatante qu’une baleine vivante rapporte plus qu’une baleine morte…

 

Durant les mois d’été, les grands cétacés regagnent les eaux froides et riches de l’Atlantique Nord pour se nourrir des concentrations de crustacés euphausides (le krill). Baleine à bosse, rorqual commun, petit rorqual, rorqual boréal, globicéphales et orques fréquentent assidûment les eaux côtières de l’Islande. Depuis quelques années, les observations du plus élusif des vagabonds océaniques , le gigantesque rorqual bleu, se sont multipliées.

 

Naturalistes gourmets

Abondante et familière, comptant plusieurs espèces prestigieuses, prodigue en grands spectacles, l’avifaune islandaise attire ornithos européens et Nord-américains. Les paysages âpres et grandioses, l’incomparable géologie, l’émotion de la rencontre avec les grands cétacés sont autant d’autres mets à savourer plus et encore, faisant de l’Islande une toute grande table pour naturalistes gourmets.

 

 

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