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J.P.LIEGEOIS

© Nature et Terroir

 

Chaque année, plus de 5 milliards d'oiseaux migrent entre l'Eurasie et l'Afrique. Une bonne partie de ce contingent transite par la péninsule ibérique, véritable plaque tournante pour les migrateurs ouest-européens.

 

Cap au Sud-Ouest

Pour un animal de quelques dizaines de grammes ou au plus quelques kilos, un voyage aérien de plusieurs milliers de kilomètres n'est pas une mince affaire. Il faut gérer ses réserves énergétiques, négocier au mieux les passages difficiles et pouvoir trouver, au moment opportun, abri et nourriture. A l'exception des espèces marines, les oiseaux migrateurs évitent donc de survoler de vastes étendues océaniques, où il leur serait impossible de se poser en cas de problème.

 

La Méditerranée constitue ainsi un obstacle de taille que la grosse majorité des oiseaux ont choisi de contourner. Une fraction d'entre eux traverse en réalisant des "sauts de puce" via la Corse et la Sardaigne ou via l'Italie et la Sicile, mais la plupart optent pour un grand détour par L'Est (Turquie - Israël) ou par l'Ouest (Espagne - Portugal).

Ce choix détermine l'existence de véritables "autoroutes migratoires" par où défilent chaque année des multitudes d'oiseaux et qui offrent aux amateurs la possibilité d'assister à un des tout grands spectacles de la nature.

 

Accompagnons deux milliards de volatiles aventureux, mettons donc le cap au Sud-Ouest et transportons-nous, cet automne, vers l'Ibérie !

 

Le défilé des planeurs

Avant de partir en migration, la plupart des oiseaux de petite taille tels que pouillots, fauvettes, bécasseaux… accumulent des réserves de "carburant" sous forme de graisse qu'ils consommeront progressivement durant leur longue course. Certains d'entre eux doublent de poids avant le grand départ.

 

Pour les oiseaux lourds, le vol battu représente un très gros effort, et engraisser considérablement les forcerait à voyager … à pied ! Les grands rapaces, les cigognes, les grues préfèrent donc voyager "léger" et en privilégiant le vol plané qui, pour eux, est de trois à dix fois plus économique en énergie. Le voyage d'un oiseau planeur se résume en effet à grimper au maximum en tournoyant dans une ascendance, puis se laisser glisser en douceur sur quelques kilomètres jusqu'à la prochaine ascendance et ensuite … recommencer. Trouver des ascendances d'air qui permettent de gagner de l'altitude sans effort est, de ce fait, une nécessité cruciale.

 

Or, aucune ascendance suffisante n'existe au-dessus de la mer et toute traversée, aussi courte soit-elle, constitue pour les oiseaux planeurs un risque majeur. Heureusement, deux isthmes se présentent à eux pour relier l'Europe et l'Afrique : le Bosphore, à l'Est de la Méditerranée et la pointe de Tarifa - Gibraltar, à l'Ouest, où l'étendue marine à traverser n'est que de quelques kilomètres. Chaque année, c'est par dizaines de milliers que cigognes, aigles, buses, milans et autres transitent entre les deux continents en ces endroits privilégiés.

 

Bon vent !

Si, dans une région comme Tarifa, le passage de migrateurs peut s'observer presque sans interruption du 1er janvier au 31 décembre (ceux qui partent tard croisant ceux qui reviennent tôt, voir ci-dessous), il y a de toute évidence des jours de "grand départ" et d'autres beaucoup plus calmes.

Les mois de mars à mai et d'août à octobre sont les plus favorables pour jouir de l'incroyable défilé aérien de troupes de centaines de cigognes blanches ou noires, milans noirs, aigles bottés, circaètes Jean le Blanc, vautours fauves et percnoptères… Mais les grands planeurs ne se hasardent pas à la légère au-dessus des 14 km d'univers liquide. Devoir battre des ailes en continu, du fait d'un vent contraire ou d'un grain passager, signifierait pour eux l'épuisement rapide et l'inéluctable noyade.

 

Les forts passages se déroulent par ciel dégagé et vent modéré d'Ouest. En cas de vent d'Est ou de pluie, les oiseaux en attente s'amassent dans l'arrière-pays.

Les 170.000 ha du Parc Naturel des Alcornocales (chênes-lièges, en Espagnol) offrent aux voyageurs ses étendues de forêt méditerranéenne, de maquis et de pâturages. En certaines périodes de "blocage" météorologique, chaque arbre, ou presque, accueille son circaète ou sa cigogne. Et dès que le temps devient propice c'est le grand envol. Magique !

 

301 espèces aviennes fréquentent l'espace aérien du célèbre rocher de Gibraltar. Autant dire que toutes ne sont pas des grand planeurs. Nombre d'oiseaux de mer en migration font l'aller et retour entre l'Atlantique et la Méditerranée : puffins cendrés ou yelkouans, fous de Bassan, pingouins tordas et guillemots, sternes caugeks et caspiennes (ou parfois voyageuses !), cormorans … Beaucoup de passereaux aussi : rougegorges, rougequeues noirs, merles noirs, fauvettes sardes, des jardins et à tête noire, pouillots véloces et fitis, verdiers… pour ne citer que les espèces les plus capturées par la station de baguage de Gibraltar.

Quant aux chevaliers, barges, goélands (dont le goéland d'Audouin) et bécasseaux, ils fréquentent en nombre les plages et salines proches.

 

Les ailes de l'Algarve

Bien connu des adeptes du drap de plage, le Sud portugais mériterait tout autant d'intérêt de la part des porteurs de jumelles, car il accumule les hauts lieux ornithologiques (voir ci-dessous "East Atlantic Flyway").

 

En période de migration et d'hivernage, la Ria Formosa, juste à côté de Faro, accueille en pagaille bécasseaux variables, minutes, sanderlings, cocorlis, chevaliers gambettes, stagnatiles, aboyeurs, sylvains, échasses blanches et avocettes élégantes, courlis cendrés et corlieux, barges à queue noire, flamants roses, spatules blanches, hérons pourprés … Surprenant : les pistes de l'aéroport fourmillent de gravelots à collier interrompu qui zig-zaguent entre les roues des airbus !

Plus au Nord, même abondance dans les vasières du Sado ou du Tage, en bordure des villes de Setubal et Lisbonne avec, en prime, la pêche acrobatique du balbuzard, une abondance de canards (siffleurs, souchets, pilets …) et une "spécialité" locale : l'astrild ondulé ou bec de corail, jolie espèce de cage d'origine africaine qui s'est acclimatée et répandue depuis quelques décennies.

Couvert de pinèdes, de chênes-lièges et de maquis, l'arrière pays est fertile en bonnes surprises telles que pies bleues, huppes fasciées, moineaux espagnols, cochevis et alouettes diverses, étourneau unicolore, outardes…

 

Cap Saint Vincent, royaume des passereaux

L'éperon rocheux du Cap Saint Vincent constitue l'extrémité Sud-Ouest du continent européen. Labbes, sternes, puffins, fous, cormorans, mouettes et sternes défilent en mer, à portée de longue-vue si le vent est d'Ouest. Sur les hautes falaises mêmes, on rencontre le merle bleu, le crave à bec rouge, le faucon pèlerin.

Par vent d'Est, l'endroit reçoit son contingent de rapaces et cigognes déviés de leur route normale : milans noirs, éperviers, bondrées, percnoptères, élanions, busards… Quelle que soit la météo, il y a donc du travail pour les ornithos, d'autant que la zone est encore largement "sous-observée".

 

Quant aux champs et bosquets de l'intérieur, ils hébergent beaucoup de passereaux (et autres) qui viennent s'entasser dans ce "bout du bout" de l'Europe et y reprennent des forces avant de gagner l'Afrique, ou décident simplement d'hiverner sur place. Parmi les plus prestigieux : engoulevent à collier roux, martinets pâles et à ventre blanc, torcol fourmilier, hirondelle rousseline, pipits rousseline et de Richard, accenteur alpin, gorgebleue, traquet oreillard, fauvettes passerinette et à lunettes, hypolaïs polyglotte, gobemouche noir, pies-grièches grise et à tête rousse, bruant zizi …

 

Emotions du voyage

Septembre 2001. Jour de mauvais vent : le ciel de Tarifa est vide. Boudeurs, certains porteurs de jumelles préférèrent paresser à l'hôtel en testant l'une ou l'autre variété de Jerez. Une poignée d'optimistes s'embarquent pourtant vers un observatoire en bord de mer : si les rapaces ne bougent pas, les bourrasques emporteront peut-être avec elles quelques fous ou puffins…

A grands battements vigoureux, un balbuzard pêcheur longe la côte en luttant contre le vent. Le souffle redouble et, malgré sa puissance, l'oiseau est presque suspendu sur place … à dix mètres de nos jumelles. On l'observe à loisir : un jeune, manquant sans doute d'expérience. Epuisé, il renonce et se laisse emporter vers l'intérieur des terres. Nous commentons avec enthousiasme l'observation lorsque quelqu'un crie "attention !". Surgissant de nulle part, une fusée me frôle : couvertures gris bleuté, ventre clair très finement rayé de roux, longues serres jaunes, regard féroce… Je pense tout haut "mâle d'épervier". Mais mes jumelles pendent encore à mon cou. Comment ai-je pu voir tous ces détails ? L'oiseau n'est pas passé à plus de deux mètres de moi…

 

Patience et insistance, admiration et émotion… ou parfois frustration passagère, tel est le programme du grand spectacle de la migration !

 

Le calendrier de Tarifa / Gibraltar  

Mois

Arrivées

Départs

Novembre-décembre

1ères cigognes blanches

Vautours fauves

Janvier

Cigognes blanches

-

Février

Milans noirs

1ers circaètes

-

Mars-avril

Busards, aigles bottés, percnoptères, éperviers, balbuzards, cigognes noires, 1ères bondrées

-

Mai-juin

Bondrées apivores, circaètes, guêpiers

 

Juillet

-

1ères cigognes blanches

Août

-

Cigognes blanches, 1ers milans noirs, 1ers percnoptères

Septembre-octobre

-

Bondrées, cigognes blanches et noires, vautours fauves, circaètes, aigles bottés

Quelques chiffres moyens de passage automnal à Tarifa/Gibraltar (comptages 1972 et 1974, très certainement sous-estimés)

Cigogne blanche : 15.000

Vautour percnoptère : 3.000

Aigle botté : 10.000

Circaète Jean le Blanc : 7 .000

Milan noir : 30.000

Bondrée apivore : 90.000

Buse variable : 2.800

East Atlantic Flyway

 

Particulièrement efficaces en matière de raccourcis linguistiques, les anglo-saxons ont baptisé "flyways" les grands axes migratoires (à rapprocher de "highway" : autoroute).

 

L'East Atlantic Flyway longe les côtes orientales de l'Océan Atlantique, c'est à dire les côtes occidentales d'Europe et d'Afrique, et draine chaque année des foules immenses de limicoles, de canards et d'oiseaux de mer.

 

Beaucoup nichent dans le Nord de l'Eurasie, voire dans le Nord du continent américain, et réalisent un incroyable périple jusqu'en Afrique équatoriale ou méridionale. Même avec de bonnes réserves de graisse, un tel voyage ne peut que se concevoir qu'avec de multiples arrêts casse-croûte.

 

Parmi les principales zones d'étape de l'Europe continentale : la Mer des Wadden (Danemark - Allemagne - Pays-Bas), la Baie du Mont Saint Michel, la Baie de l'Aiguillon (France), les estuaires du Duère, du Tage et du Sado (Portugal), la Ria Formosa (Portugal) et le delta du Guadalquivir (Parc National de Doñana - Espagne). Elles rassemblent des dizaines ou des centaines de milliers d'échassiers et de palmipèdes.

 

 

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